Marxism
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Re: Social Status Tends to Seal One's Fate, Says France's Master Thinker




At 12:05 06.01.01 -0500, Jim Farmelant wrote:
>As I recall Bourdieu played a key role in organizing intellectual
>support for the wave of public employee strikes in France in 1995.

The following message was posted to list Marxism on Sat, 23 Dec 1995 by

Alain Leger <aleger@xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx>
Subject: French sociologist Bourdieu supports railroad men

(Reprinted from the December 14, 1995 issue of L'Humanite)

Bourdieu's speech against technocracy (but also against populism) and about
the immediate tasks for intellectual workers, delivered at Paris in
solidarity with french railroad men.

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PIERRE BOURDIEU: COMBATTRE LA TECHNOCRATIE SUR SON TERRAIN
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(Discours aux cheminots grevistes - Paris, Gare de Lyon, 12 decembre 1995)

Je suis ici pour dire notre soutien a tous ceux qui luttent, depuis trois
semaines, contre la destruction d'une civilisation, associee a l'existence
du service public, celle de l'egalite republicaine des droits, droits a
l'education, a la sante, a la culture, a la recherche, a l'art, et,
par-dessus tout, au travail.
Je suis ici pour dire que nous comprenons ce mouvement profond,
c'est-a-dire a la fois le desespoir et les espoirs qui s'y expriment, et
que nous ressentons aussi; pour dire que nous ne comprenons pas (ou que
nous ne comprenons que trop) ceux qui ne le comprennent pas, tel ce
philosophe qui, dans le Journal du Dimanche du 10 decembre, decouvre avec
stupefaction "le gouffre entre la comprehension rationnelle du monde",
incarnee selon lui par Juppe - il le dit en toutes lettres -, "et le desir
profond des gens".
Cette opposition entre la vision a long terme de "l'elite" eclairee et les
pulsions a courte vue du peuple ou de ses representants est typique de la
pensee reactionnaire de tous les temps et de tous les pays ; mais elle
prend aujourd'hui une forme nouvelle, avec la noblesse d'Etat, qui puise la
conviction de sa legitimite dans le titre scolaire et dans l'autorite de la
science, economique notamment: pour ces nouveaux gouvernants de droit
divin, non seulement la raison et la modernite, mais aussi le mouvement, le
changement, sont du côte des gouvernants, ministres, patrons ou "experts";
la deraison et l'archaisme, l'inertie et le conservatisme du côte du
peuple, des syndicats, des intellectuels critiques.
C'est cette certitude technocratique qu'exprime Juppe lorsqu'il s'ecrie:
"Je veux que la France soit un pays serieux et un pays heureux". Ce qui
peut se traduire: "Je veux que les gens serieux, c'est-a-dire les elites,
les enarques, ceux qui savent où est le bonheur du peuple, soient en mesure
de faire le bonheur du peuple, fut-ce malgre lui, c'est-a-dire contre sa
volonte; en effet, aveugle par ses desirs dont parlait le philosophe, le
peuple ne connaît pas son bonheur - en particulier son bonheur d'etre
gouverne par des gens qui, comme M. Juppe, connaissent son bonheur mieux
que lui". Voila comment pensent les technocrates et comment ils entendent
la democratie. Et l'on comprend qu'ils ne comprennent pas que le peuple, au
nom duquel ils pretendent gouverner, descende dans la rue - comble
d'ingratitude ! - pour s'opposer a eux.
Cette noblesse d'Etat, qui preche le deperissement de l'Etat et le regne
sans partage du marche et du consommateur, substitut commercial du citoyen,
a fait main basse sur l'Etat; elle a fait du bien public un bien prive, de
la chose publique, de la Republique, sa chose. Ce qui est en jeu,
aujourd'hui, c'est la reconquete de la democratie contre la technocratie:
il faut en finir avec la tyrannie des "experts", style Banque mondiale ou
F.M.I., qui imposent sans discussion les verdicts du nouveau Leviathan (les
"marches financiers"), et qui n'entendent pas negocier mais "expliquer"; il
faut rompre avec la nouvelle foi en l'inevitabilite historique que
professent les theoriciens du liberalisme; il faut inventer les nouvelles
formes d'un travail politique collectif capable de prendre acte des
necessites, economiques notamment (ce peut etre la tache des experts), mais
pour les combattre et, le cas echeant, les neutraliser.
La crise d'aujourd'hui est une chance historique, pour la France et sans
doute aussi pour tous ceux, chaque jour plus nombreux, qui, en Europe et
ailleurs dans le monde, refusent la nouvelle alternative: liberalisme ou
barbarie. Cheminots, postiers, enseignants, employes des services publics,
etudiants, et tant d'autres, activement ou passivement engages dans le
mouvement, ont pose, par leurs manifestations, par leurs declarations, par
les reflexions innombrables qu'ils ont declenchees et que le couvercle
mediatique s'efforce en vain d'etouffer, des problemes tout a fait
fondamentaux, trop importants pour etre laisses a des technocrates aussi
suffisants qu'insuffisants: comment restituer aux premiers interesses,
c'est-a-dire a chacun de nous, la definition eclairee et raisonnable de
l'avenir des services publics, la sante, l'education, les transports, etc.,
en liaison notamment avec ceux qui, dans les autres pays d'Europe, sont
exposes aux memes menaces? Comment reinventer l'ecole de la Republique, en
refusant la mise en place progressive, au niveau de l'enseignement
superieur, d'une education a deux vitesses, symbolisee par l'opposition
entre les grandes ecoles et les facultes? Et l'on peut poser la meme
question a propos de la sante ou des transports. Comment lutter contre la
precarisation qui frappe tous les personnels des services publics et qui
entraîne des formes de dependance et de soumission particulierement
funestes dans les entreprises de diffusion culturelle (radio, television ou
journalisme), par l'effet de censure qu'elles exercent, ou meme dans
l'enseignement?
Dans le travail de reinvention des services publics, les intellectuels,
ecrivains, artistes, savants, etc., ont un rôle determinant a jouer. Ils
peuvent d'abord contribuer a briser le monopole de l'orthodoxie
technocratique sur les moyens de diffusion. Mais ils peuvent aussi
s'engager, de maniere organisee et permanente, et pas seulement dans les
rencontres occasionnelles d'une conjoncture de crise, aux côtes de ceux qui
sont en mesure d'orienter efficacement l'avenir de la societe, associations
et syndicats notamment, et travailler a elaborer des analyses rigoureuses
et des propositions inventives sur les grandes questions que l'orthodoxie
mediatico-politique interdit de poser: je pense en particulier a la
question de l'unification du champ economique mondial et des effets
economiques et sociaux de la nouvelle division mondiale du travail, ou a la
question des pretendues lois d'airain des marches financiers au nom
desquelles sont sacrifiees tant d'initiatives politiques, a la question des
fonctions de l'education et de la culture dans des economies où le capital
informationnel est devenu une des forces productives les plus
determinantes, etc.
Ce programme peut paraître abstrait et purement theorique. Mais on peut
recuser le technocratisme autoritaire sans tomber dans un populisme auquel
les mouvements sociaux du passe ont trop souvent sacrifie, et qui fait le
jeu, une fois de plus, des technocrates.
Ce que j'ai voulu exprimer en tous cas, peut-etre maladroitement - et j'en
demande pardon a ceux que j'aurais pu choquer ou ennuyer -, c'est une
solidarite reelle avec ceux qui se battent aujourd'hui pour changer la
societe: je pense en effet qu'on ne peut combattre efficacement la
technocratie, nationale et internationale, qu'en l'affrontant sur son
terrain privilegie, celui de la science, economique notamment, et en
opposant a la connaissance abstraite et mutilee dont elle se prevaut, une
connaissance plus respectueuse des hommes et des realites auxquelles ils
sont confrontes.






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