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[A-List] Comme si le Québec vivait une seconde Conquête
Jugement de la Cour suprême
Comme si le Québec vivait une seconde Conquête
Par cet avis les neuf juges de la Cour suprême prouvent qu'ils sont des
mercenaires au service du renforcement de l'État canadien
Josée Legault
Politologue, auteurs, candidate à l'investiture du Parti québécois, comté de
Mercier
LeDevoir 25 août 1998
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Cessons d'avoir peur des mots. L'avis de la Cour suprême sur notre droit à
l'autodétermination est une imposture. Sous couvert d'arguties faussement
juridiques, c'est un assaut politique contre le Québec, qui nie son statut
de nation libre de décider seule de son destin.
Une fois de trop, ces neuf créatures du fédéral, ces neuf juges, prouvent
qu'ils sont des mercenaires au service du renforcement de l'État canadien,
des outils de lutte politique. Il est temps de les dénoncer. Au Canada, le
«droit», la constitution et les tribunaux sont devenus autant d'obstacles à
l'accession démocratique à notre souveraineté. Avec cet avis, nous passons
de la démocratie à la dictature des juges.
Rappelons d'abord les objectifs politiques de ce renvoi.
Nier l'existence de la nation québécoise en la soumettant aux ordres de la
Cour suprême.
Apeurer les «indécis» en imposant un processus trop complexe.
Favoriser le partitionnisme en créant l'illusion qu'un OUI ne serait pas
décisif sans l'approbation du reste du pays.
Empêcher la reconnaissance internationale d'un Québec souverain en
transformant un tel geste en un affront direct au droit canadien.
Chacun de ces objectifs est atteint par cet avis. Le triomphalisme de Guy
Bertrand et de Bill Johnson nous le rappelle cruellement.
Le fédéralisme colonisateur
Avec cet avis, nous voilà passés du «fédéralisme dominateur» tant dénoncé
par Robert Bourassa, à un «fédéralisme colonisateur» qui n'a plus de
fédéraliste que le nom. Un colonialisme crûment exposé dans cet avis émis
par une cour nommée par le premier ministre du Canada, chargée d'interpréter
une Constitution non ratifiée par le Québec et, de surcroît, rédigée de
manière à réduire les pouvoirs de lAssemblée nationale.
Cet avis consacre la rupture que nous avons vécue dans ce pays au dernier
référendum. Il est imprégné d'un esprit colonisateur qui s'est
considérablement accentué à Ottawa, au Canada anglais et chez les
partitionnistes anglo-québécois. Après nous avoir retiré arbitrairement
notre droit de veto en 1981, après avoir permis le rapatriement de 1982 sans
notre assentiment, après avoir détruit des pans entiers de la Loi 101, après
avoir vidé notre Loi référendaire de sa substance, la Cour suprême innove à
nouveau dans son combat contre le Québec: elle soumet notre droit à
l'autodétermination au veto d'Ottawa et du Canada anglais. C'est tout un
peuple, le nôtre, qu'on agenouille devant un autre. Ce n'est pas la
«primauté du droit», mais la primauté du plus fort. Comme si le Québec
revivait une seconde Conquête.
L'avis soumet le Québec au Canada anglais et à Ottawa lorsqu'il affirme
qu'«il reviendra aux acteurs politiques de déterminer en quoi consiste une
majorité claire en réponse à une question claire». Alors que le Parti
québécois a toujours reconnu que tout partenariat, par définition, serait
négocié, cet avis retire à lAssemblée nationale son droit de définir la
question et renie la règle admise du 50% plus un. Les «acteurs politiques»
dont parle la Cour, ce sont le fédéral et le Canada anglais (et peut-être
même les minorités et les autochtones). De fait, le Québec perd son droit à
l'autodétermination lorsque la Cour dicte que les règles devant mener à la
souveraineté soient dorénavant soumises au bon vouloir d'Ottawa et du Canada
anglais. Cet avis frappe au coeur même du processus devant précéder le
référendum.
Ce n'est donc plus seulement le «Partenariat», qui est «négociable», mais le
processus démocratique et la souveraineté eux-mêmes. C'est une négation
flagrante de notre statut de peuple et de notre droit à disposer seuls de
notre avenir. Ceci est du colonialisme. Imposer au Québec de négocier les
«règles» du prochain référendum avec le Canada, c'est comme demander à David
de négocier avec Goliath les règles du combat.
Soyons clairs: cet avis annonce une mobilisation plus forte encore d'Ottawa
et du Canada anglais en marquant leur possession de ce pays et leur droit de
se mêler directement de la question et de la majorité requise lors d'un
prochain référendum. Se présentant à la face du monde comme le royaume des
droits et de la liberté, le Canada montre maintenant un visage de
colonisateur en plaçant la liberté des Québécois sous veto extérieur. Après
avoir privé le Québec de son veto en 1981, la Cour vient d'en accorder un au
reste du pays sur notre propre destin.
Avec cet avis, l'autorité même de l'État québécois est attaquée et plus
encore, celle de notre nation. Lorsqu'une nation est menacée, Charles De
Gaulle disait que les chefs doivent «prendre appui dans le peuple».
Puisqu'«être inerte, c'est être battu», disait-il encore, le gouvernement du
Québec peut résister en prenant appui dans le peuple.
Il ne suffit plus de parler
Il ne suffit plus de parler, même haut et ferme. Il faut aussi agir. La
solidarité, ce n'est pas réservé aux tempêtes de verglas. Nous devons
résister à la tentation d'attendre ou de nous laisser bercer et berner par
des avocasseries superflues. Cet avis n'est pas juridique est purement
politique. Il doit donc être contré de manière politique.
Mais comment assurer la préséance de la voix du peuple sur celles des juges
non élus et des autorités fédérales? En 1992, Lucien Bouchard décrivait en
ces termes la situation précédant l'Accord de Charlottetown: «Tout est en
place pour la finale: les acteurs, les spectateurs, le décor Mais le fédéral
veut écrire lui-même le dernier acte sur sa propre scène. Il ne faudra pas
le laisser-faire.» Ces mots s'appliquent à la perfection à ce que nous
vivons présentement.
En 1997, Jacques Parizeau écrivait qu'«il ne faut pas se laisser reprendre,
dans les années qui viennent, par les arguties juridiques. On n'empêche pas
un peuple de disposer de lui-même en s'adressant aux tribunaux. On ne peut
pas avoir accepté que la souveraineté du Québec soit l'objet de deux
référendums, pour ensuite annoncer que le troisième sera sans objet et sans
justification.»
Il faut donc agir. Ignorer cet avis ne sera pas suffisant puisqu'il aura un
impact sur la scène internationale et déstabilisera un certain nombre
d'«indécis» si rien n'est fait pour le contrer. En annonçant qu'un troisième
référendum serait assujetti aux règles d'un autre peuple, cet avis émet une
décision «à la soviétique» qui impose des obligations telles qu'il rend
inapplicable le droit à la sécession. Qui peut croire que le Canada anglais
et le Québec s'entendront sur la question ou la majorité requise?
Le temps nous perd. Les francophones seront minoritaires sur l'île de
Montréal d'ici dix à 15 ans et l'Etat fédéral, avec son bras canadien de la
Cour suprême, tente d'empêcher notre indépendance. Nous devons l'empêcher de
nous empêcher. La situation demande célérité et volonté.
Prendre appui dans le peuple
Pour «Prendre appui dans le peuple», pour préserver les intérêts supérieurs
du Québec, l'intégrité de son Etat et le droit à l'autodétermination de ses
citoyens, il faut prendre l'offensive. Comment? Le gouvernement Bouchard
peut aller en élections avec une députation forte, convaincue et
convaincante. Le peuple doit parler. Québec doit expliquer la gravité de la
situation, que c'est bel et bien l'indépendance du Québec que tente
d'empêcher l'avis de la Cour en nous subjuguant aux volontés du Canada
anglais et d'Ottawa avant, pendant et après le référendum.
Il faut aussi reconstruire et élargir la grande coalition souverainiste de
1995. Pour contrer les effets possibles de cet avis au plan international,
Québec doit reconstituer son réseau de délégations générales et y installer
du personnel politique des plus compétents. Pour être mieux épaulé, Québec
peut créer ce qu'on appelle un «war room», pour reprendre l'expression
américaine, composée des meilleurs analystes. Il est incompréhensible que
nous ne nous donnions pas les moyens de nos ambitions. Nos adversaires
fédéralistes, eux, les ont amplement.
Pour remobiliser et conscientiser la population, nous devons reprendre la
promotion de la souveraineté sept jours sur sept. En démocratie, il faut
convaincre pour vaincre. Nous y sommes presque parvenus en octobre 1995,
d'où le plan B, dont cet avis est une des incarnations les plus troublantes.
Quoi qu'en disent les experts qui se pâmeront devant les «nuances» et la
présumée habilité de cet avis, son message est clair: on tente de nous
usurper notre avenir.
Pourtant, nous pouvons être fiers de la voie démocratique que nous avons
choisie pour atteindre notre souveraineté. Nous devons maintenant prendre
les moyens démocratiques pour la défendre face au fédéralisme colonisateur
qui se hérisse devant nous. Cessons d'avoir peur des gestes que nous devons
poser. Ne succombons pas à une certaine naïveté qui nous ferait ignorer
l'aspect colonisateur des nouvelles règles qu'on tente de nous imposer.
Il n'y a plus de place pour les arguties légalistes et les avocasseries.
L'heure est à la lucidité, la volonté, la solidarité et la pédagogie. Il est
grand temps que le politique reprenne sa juste place et reconquière son
pouvoir en partie usurpé par des juges non élus et travaillant contre nous.
Cet avis est d'une importance cruciale. Il s'attaque de front au droit d'un
peuple, le nôtre, de décider seul de son avenir. Si tous les leaders du
Québec ont raison lorsqu'ils affirment que le droit à l'autodétermination
est une question strictement politique et non juridique - et ils ont raison
- c'est donc aux élus qu'il revient de faire ce que doit.
Cet avis cherche à nous emprisonner dans un processus d'où nous ne pourrons
jamais sortir gagnants. Cette Cour n'a aucune légitimité pour statuer sur le
droit de notre peuple à disposer de lui-même. Le «cadre constitutionnel
existant» dans lequel devraient s'inscrire les règles du prochain référendum
selon la Cour est tout aussi illégitime au Québec. Ne commettons pas
l'erreur de laisser cet avis sans réponse.
Ne commettons pas l'erreur de perdre notre droit à l'autodétermination en
acceptant de le subjuguer au veto du reste du pays tout en faisant semblant
de ne pas voir cet aspect crucial de l'avis. Ne commettons pas l'erreur de
nous retrouver incapables de tenir un prochain référendum en toute liberté.
Sans cette liberté, il n'y aura pas de référendum. Et sans référendum, nous
ne serons jamais indépendants. C'est ce que la Cour et le fédéral
comprennent. C'est ce qu'ils tentent de provoquer avec cet avis. Pour
protéger notre avenir, ne les laissons pas faire
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