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[A-List] Islamismes sunnites et Hezbollah



<http://www.monde-diplomatique.fr/2007/01/ROUGIER/14327>
Du Liban à la péninsule arabique
Islamismes sunnites et Hezbollah

Les manifestations contre le gouvernement libanais, à l'appel du
Hezbollah et du mouvement du général Michel Aoun, se poursuivent à
Beyrouth. Sur ce fond de crise s'intensifient les tentatives d'attiser
la discorde entre les communautés chiite et sunnite, non seulement au
Liban mais dans toute la région, où, pourtant, la plupart des
organisations islamistes ont soutenu le Hezbollah contre Israël.

Par Bernard Rougier

Pendant l'été 2006, la « bataille de l'oumma », selon l'expression
utilisée par le secrétaire général du Hezbollah, le sayyed Hassan
Nasrallah, pour décrire la guerre entre l'armée israélienne et son
organisation, n'a guère mobilisé les divers groupes qui composent le
spectre de l'islamisme sunnite au Liban. Leurs tracts et communiqués
étaient plus enclins à dénoncer la « sauvagerie » des bombardements
israéliens qu'à proclamer un soutien franc et massif aux islamistes
chiites. Cette relative discrétion a tranché avec les prises de
position des Frères musulmans en Egypte ou en Jordanie, qui ont
manifesté, au sens propre et au figuré, leur solidarité avec le
Hezbollah pendant toute la durée de la crise.

Pour comprendre les systèmes d'attitudes des divers courants de
l'islamisme sunnite, il apparaît donc nécessaire de distinguer
différents niveaux d'analyse – l'idéologique, le confessionnel et le
politique – et différents espaces d'intervention – le local, le
national et le régional. Ainsi, les Frères musulmans jordaniens,
palestiniens et égyptiens ont proclamé leur solidarité avec le
Hezbollah au nom d'un impératif stratégique et idéologique – la lutte
contre Israël –, tandis que les Frères musulmans libanais ont fait
prévaloir un impératif de cohésion confessionnelle en soutenant le
premier ministre Fouad Siniora dans sa volonté d'obtenir le
désarmement progressif du Hezbollah.

Malgré cette division de principe entre le prisme régional et
idéologique, d'une part, et le prisme national et confessionnel,
d'autre part, tous ces courants se présentent à l'intérieur de leurs
sociétés comme les gardiens vigilants de l'orthodoxie sunnite face à
l'islam chiite. De surcroît, un autre enjeu régional – la crise
irakienne – modifie les priorités des uns et des autres puisque, sur
ce dossier, les fronts sont renversés : les Frères libanais œuvrent au
rapprochement confessionnel entre chiites et sunnites, quand d'autres
directions nationales soutiennent des acteurs irakiens peu portés à la
réconciliation.

Sur un fond partagé de réticences et d'admiration face au dynamisme du
Hezbollah et de l'islam chiite en général, on peut observer de
multiples combinaisons possibles, dont le point d'équilibre pourrait
déterminer les évolutions ultérieures de l'islamisme dans la région.

Pour les islamistes des pays voisins, en effet, le Hezbollah a
constitué depuis le début des années 1990 l'expression d'une revanche
des sociétés de l'Orient arabe sur la puissance israélienne. Le Parti
de Dieu a su toucher un public bien plus large que les chiites
libanais, en réactivant, grâce à un vecteur audiovisuel d'une grande
efficacité – la chaîne de télévision Al-Manar –, un idéal unitaire
nationaliste et islamique que les régimes arabes, strictement
préoccupés par leur survie, n'ont pas su défendre face aux nombreuses
initiatives des Etats-Unis et d'Israël dans la région. La « victoire »
du Hezbollah en mai 2000 – l'évacuation du Liban sud par l'armée
israélienne – a aussi consolidé, parmi la population palestinienne, la
croyance selon laquelle il était possible de récupérer, par l'action
violente, un territoire occupé par Israël, sans tomber dans le piège
de négociations humiliantes et inefficaces. Insensiblement, le
Hezbollah parvenait ainsi à redéfinir le sens de la lutte
palestinienne contre la direction nationale du mouvement, et donnait
aux secteurs radicaux du pouvoir iranien la possibilité d'agir sur le
front israélo-arabe.

L'enthousiasme politique suscité par la résistance du Hezbollah à
l'armée israélienne lors de la guerre de l'été 2006 a provoqué de
nombreuses réactions de défense au sein des Etats musulmans sunnites.
Sur un plan politique et diplomatique, l'Arabie saoudite, l'Egypte et
la Jordanie ont constitué un « triangle arabo-sunnite » pour contrer
une dynamique radicale assimilée à une influence iranienne réfractée
par le Hezbollah auprès des opinions publiques de ces trois pays.

A partir d'une posture conservatrice destinée à rabattre le politique
sur le religieux, les oulémas wahhabites de l'institution religieuse
saoudienne ont réactivé les dénonciations traditionnelles sunnites
contre l'« hérésie chiite », dans le but de faire barrage à
l'influence iranienne dans l'Orient arabe – un grand ouléma saoudien,
le cheikh Abdallah Ben Jabrin, allant même jusqu'à proscrire, au début
de la guerre, toute forme de solidarité avec le Hezbollah.

Pour les salafistes djihadistes, le Hezbollah est un concurrent
malhonnête qui vient se placer sur un marché déjà occupé. Partageant
sur les chiites le même point de vue que l'institution religieuse
wahhabite, les salafistes djihadistes se prévalent de leur proximité
imaginaire avec l'islam des origines (salaf) pour se libérer de toute
obligation d'obéissance vis-à-vis de gouvernements musulmans compromis
par leurs liens avec l'impiété occidentale. Leur discours de rejet de
l'influence occidentale dans la région a parfois la même tonalité que
celui des dirigeants iraniens mais, à la différence de ces derniers,
ils inscrivent leur combat dans la perspective utopique d'un califat
islamique. (...)

Obligé de réagir après deux semaines de guerre et placé, malgré lui,
dans un rapport de rivalité mimétique avec le Hezbollah, M. Ayman
Al-Zawahiri, l'idéologue d'Al-Qaida, a incité « tous les musulmans, où
qu'ils se trouvent, à répondre à la guerre menée par les croisés et
les sionistes » sans faire la moindre allusion au mouvement chiite
libanais (1). M. Al-Zawahiri a voulu rappeler que la bataille de
l'oumma avait déjà été engagée, en Afghanistan et en Irak, et que le
Hezbollah, dont l'action se limitait au Liban sud, n'avait pas les
moyens de ses ambitions grandioses.

Enfin, les grandes figures des Frères musulmans, comme le cheikh
Youssouf Al-Qardaoui, ont su traduire l'ambivalence de l'opinion
publique arabe en apportant un soutien politique au Hezbollah,
immédiatement compensé par une mise en garde de nature confessionnelle
contre l'offensive présumée de l'islam chiite dans toute la région.

Il existe parmi les islamistes sunnites du Bilad Al-Cham (« Grande
Syrie ») un contentieux particulier avec le Hezbollah. Pour eux, il
est d'abord l'organisation par laquelle les sunnites ont été exclus, à
la fin des années 1980, de la lutte contre Israël au Liban sud : en se
dissimulant derrière le label de la « résistance islamique », ses
dirigeants ont en réalité procédé à une appropriation exclusivement
chiite du dernier front en activité contre Israël. Le Hezbollah a été
l'instrument grâce auquel l'Iran révolutionnaire a pu établir dans les
années 1980 une frontière commune avec la « Palestine occupée ». De
nature à la fois idéologique et sociologique, cette expropriation a
brisé le lien naturel qui existait entre une base arabe sunnite et la
cause palestinienne.

Quand les salafistes soutiennent les Hariri

Défendue par le Hezbollah, islamisée par la propagande religieuse de
l'ayatollah Ruhollah Khomeiny, la cause palestinienne a ainsi échappé
aux réfugiés palestiniens et aux militants de l'islam sunnite en
général. Victimes de cette cause au temps où les fedayins de
l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) faisaient la loi
dans leurs villages, les chiites libanais ont ainsi récupéré, au moyen
d'une guérilla de basse intensité, le prestige de la lutte armée face
à Israël, alors que les Etats arabes sunnites avaient depuis longtemps
perdu toute capacité d'action militaire et que l'OLP s'engageait à
partir de 1988 sur la voie de la solution négociée. (...)

C'est la guerre contre l'Union soviétique en Afghanistan qui a servi
d'exutoire aux islamistes sunnites de l'Orient arabe. Une conjoncture
géopolitique exceptionnelle leur a permis de combiner, pour une fois,
sens religieux, violence militaire et soutien international grâce à
l'appui de l'Arabie saoudite et du Pakistan. Mais la nouvelle
idéologie née à Peshawar, en faisant du djihad une fin en soi,
éloignait les militants de l'accès au pouvoir d'Etat et les dégageait
de tout enracinement territorial et stratégique.

Dans les années 1990, l'islamisme sunnite s'épuisera dans
d'interminables querelles sur les conditions légitimes de
l'appartenance religieuse, tandis que l'islamisme chiite, porté par
l'Etat iranien, adaptera son messianisme révolutionnaire au nouveau
système de pouvoir mis en œuvre par la Syrie au Liban pour gagner une
reconnaissance régionale tirée de sa guérilla anti-israélienne.

L'échec stratégique de l'islamisme moyen-oriental explique
l'engouement des militants pour la lecture de textes directement tirés
de la littérature médiévale antichiite. L'accusation récurrente d'«
hypocrisie » proférée contre les chiites a fait sens dans un contexte
où les militants sunnites se sont sentis dessaisis de toute capacité
d'action militaire vis-à-vis d'Israël. L'influence dans la région des
courants salafistes issus de la péninsule arabique a conforté la
tendance : le retour sur l'islam des origines induisait presque
mécaniquement une exacerbation de la relation avec les rafidoun, les «
gens du refus (2) ».

Depuis février 2005, les Frères musulmans libanais et une partie de la
mouvance salafiste au Liban se sont rangés derrière la famille Hariri,
en dépit des réserves qu'ils ont pu manifester à l'égard de la figure
politique du fondateur de la dynastie. Pour ces acteurs, le conflit
israélo-arabe constitue un enjeu secondaire par rapport à la nécessité
vitale de protéger l'identité sunnite au Proche-Orient. La mise en
place d'un pouvoir chiite en Irak depuis mars 2003, la puissance
idéologique, sociale et militaire du Hezbollah au Liban et l'émergence
de l'Iran comme puissance régionale sont des éléments dont
l'accumulation suscite les pires anticipations sur l'avenir de l'islam
sunnite dans la région. (...)

Cependant, et c'est tout le paradoxe, cet alignement n'est pas
inconditionnel, car ces groupes salafistes, s'ils possèdent un noyau
idéologique « dur », peuvent modifier l'ordre de classement de leurs
inimitiés et activer d'autres mémoires et d'autres références en
fonction des bénéfices qu'ils escomptent tirer des évolutions en
cours. Le cosmopolitisme de la famille Hariri ainsi que ses liens avec
la famille royale saoudienne peuvent ainsi aisément servir à justifier
un argumentaire de combat contre la figure dominante de l'islam
sunnite libanais. De même, l'irruption d'enjeux symboliques de nature
transnationale est susceptible de soulever des contradictions internes
au sein de la coalition qui dirige le pays depuis les élections de
l'été 2005 (3). A ce titre, les milieux islamistes sunnites
représentent une menace potentielle aussi bien pour le régime syrien
que pour l'équipe constituée autour de M. Saad Hariri. Après le
déploiement d'une force internationale de l'ONU dans le sud du Liban,
au mois d'août 2006, la question du contrôle de l'orientation
idéologique de ces militants revêt donc une importance primordiale.

En effet, contre l'option confessionnelle et politique décrite
précédemment, une autre partie de la mouvance radicale sunnite a
choisi une option idéologique et religieuse, qui implique le refus du
jeu institutionnel libanais, la lutte contre les résolutions
internationales de l'ONU, le maintien de l'état de guerre avec Israël,
le soutien à la résistance islamique, fût-elle incarnée par le
Hezbollah chiite, et la solidarité avec le régime syrien, malgré son
contentieux avec les islamistes. Installés à Damas, les membres du
bureau politique du Hamas s'inscrivent dans cette perspective. Les
responsables de l'organisation palestinienne essaient de convaincre
leurs coreligionnaires libanais de modifier leur attitude vis-à-vis du
régime syrien, au nom de l'exigence plus fondamentale de la lutte
contre Israël.

Les milieux djihadistes des camps palestiniens d'Aïn Héloué et de Nahr
Al-Bared, sur le littoral libanais, partagent une orientation
similaire. Pour ne pas renier leur identité religieuse, ils
introduisent une distinction entre le niveau théologique et le niveau
stratégique : les chiites sont toujours détestés sur le plan
confessionnel, mais l'urgence de la lutte régionale justifie un pacte,
même implicite, avec le Hezbollah, afin de faire échouer les projets
occidentaux dans la région. C'est la raison pour laquelle les milieux
salafistes d'Aïn Héloué dénoncent les résolutions internationales qui
exigent le désarmement des milices libanaises et palestiniennes, tout
en veillant à empêcher le Hezbollah de s'installer dans les camps de
réfugiés, au nom de la défense de l'identité sunnite. De même, ils
bloquent toute forme de solidarité confessionnelle avec les sunnites
libanais mobilisés derrière la famille Hariri, en imputant à Rafic
Hariri le régime d'exclusion dont les réfugiés palestiniens avaient
fait l'objet pendant les années 1990.
Bernard Rougier.

(1) Intervention de M. Ayman Al-Zawahiri, reproduite dans le journal
Al-Hayat, Beyrouth, 28 juillet 2006.

(2) Cette expression péjorative désigne le « parti d'Ali » (chi'at
Ali), qui a refusé de reconnaître ce qui compose aujourd'hui le « bloc
de la foi » de l'islam sunnite : la génération des compagnons du
Prophète et les deux générations suivantes.

(3) Ce fut le cas notamment lors de la manifestation organisée à
Beyrouth, le dimanche 5 février 2006, contre les caricatures du
Prophète parues dans la presse danoise, au cours de laquelle des
manifestants ont brûlé des voitures et jeté des pierres sur des
églises du quartier chrétien d'Achrafieh, où ils incendièrent le
consulat du Danemark.

Bernard Rougier

Maître de conférences en science politique, université d'Auvergne,
Clermont-Ferrand, auteur de l'ouvrage Le Jihad au quotidien, PUF,
Paris, 2004. Ce texte est tiré d'un chapitre du livre Liban, une
guerre de trente-trois jours, sous la direction de Franck Mermier et
d'Elizabeth Picard, La Découverte, Paris, 2007, 208 pages, 13 euros,
en librairie le 25 janvier.

Édition imprimée — janvier 2007 — Page 18
--
Yoshie



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