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[A-List] L'entrevue - L'illusion du libéralisme
http://www.ledevoir.com/2007/03/19/135645.html
L'entrevue - L'illusion du libéralisme Pauline Gravel
Édition du lundi 19 mars 2007
Mots clés : libéralisme, Axel Kahn, Québec (province)
«Je conviens que ce système est efficace, mais je refuse qu'il suffise pour
favoriser le développement harmonieux de l'homme», dit Axel Kahn
Homme de gauche, le généticien français Axel Kahn dénonce dans son dernier
essai les dérives du libéralisme pur et dur, et souligne les méfaits qu'il
engendre en ce tournant de siècle. Notamment, ce chamboulement des valeurs
où tout est réduit à sa dimension marchande. Il affirme que l'homme, ce
«roseau pensant» dont parle Blaise Pascal dans ses Pensées, doit intervenir
pour prévenir les inégalités qui découlent du libéralisme débridé, car
celles-ci risquent de conduire à de graves conflits.
Dans un entretien accordé au Devoir, Axel Kahn rappelle d'entrée de jeu que
la pensée libérale définie par des auteurs comme Adam Smith repose sur la
conviction que l'homme agit avant tout en fonction de ses intérêts. Et que
«le libre cours des égoïsmes individuels est in fine garant du mieux-être
collectif et du progrès». Selon cette logique, la meilleure garantie pour le
consommateur de manger du bon pain par exemple n'est pas la bienveillance et
l'altruisme des boulangers à l'égard des consommateurs, mais leur
concurrence impitoyable, chacun d'entre eux tentant d'optimiser ses gains
personnels.
Les pères du libéralisme préviennent que toute perturbation de ce mécanisme
naturel du marché risque de nuire à l'efficacité du système et donc d'en
amoindrir les bienfaits escomptés. «Laisser faire» est donc leur mot
d'ordre. Ils ne manquent pas de souligner que la libre compétition, motrice
du progrès économique, désigne inévitablement des vainqueurs et des vaincus,
créant du coup des inégalités qui risquent d'entraîner des contestations
susceptibles de devenir sources de désordres. Lesquels entraveront le «doux
commerce».
C'est pourquoi Adam Smith et ses contemporains avaient prévu un libéralisme
politique allant de pair avec le libéralisme économique, qui laissait le
champ ouvert à la dénonciation des inégalités les plus choquantes afin de
les maintenir à un niveau acceptable et ainsi éviter les révoltes populaires
qui pourraient déstabiliser le système.
Cette dernière thèse a toutefois été battue en brèche dans les années 1960
sous l'impulsion de l'école économique de Chicago, qui fait de «la masse
monétaire, imposée de manière exogène par des établissements bancaires
autonomes, le régulateur de l'économie, et non son intermédiaire, soit
l'outil privilégié du commerce, rappelle Axel Kahn. Produire pour s'enrichir
devient un concept dépassé, le nouveau mot d'ordre étant de créer de la
valeur, [...] à court terme si possible, et quels qu'en soient les moyens
[...] pour satisfaire les actionnaires dont l'enthousiasme sera décuplé par
la perspective de licenciements».
Une croyance ancrée dans la biologie
Pour les tenants de la doctrine libérale, «la poursuite de ses intérêts
égoïstes constitue le déterminant principal des actions humaines». Les
fondements du libéralisme seraient en fait inhérents à la nature humaine.
Plus encore, ils seraient soumis aux mécanismes de la sélection naturelle
darwinienne. Ainsi, les combats économiques et sociaux seraient comparables
à la lutte pour la vie dans la nature sauvage. «Dans l'un comme dans l'autre
cas, la victoire des plus aptes et l'élimination des inaptes sont censées
constituer le moteur essentiel du progrès qu'il ne faut perturber à aucun
prix», indique Axel Kahn. Pas question par conséquent de venir en aide aux
entreprises menacées de disparition, ou de protéger par des dispositifs
solidaires des segments de la population plus faibles, voués à la défaite.
«Dans la logique commerciale, toute politique d'entraide est
contreproductive.»
«La conviction que cette pensée libérale est fondée sur des processus
naturels et l'ivresse engendrée par son efficacité et ses succès expliquent
ses dérives messianiques, comme celles des néoconservateurs américains et de
George Bush, pour lesquels le peuple américain a reçu la mission divine de
convertir le monde entier aux prescriptions de la loi naturelle fondée sur
la libre entreprise, la concurrence commerciale sans entraves et le respect
scrupuleux des règles du marché.»
«Le libéralisme est une totale illusion, lance Axel Kahn. Il accroît le
fonctionnement, voire l'efficacité de l'économie certes, mais si la société
ne fixe pas d'objectifs, de mesures -- sociales --, le pire arrivera
certainement.»
«Il faut assigner à l'action humaine non seulement l'efficacité des moyens
de développement -- si c'est ce parti qui a été privilégié --, mais aussi
leur mobilisation en faveur de tous, y compris des générations futures. Homo
oeconomicus peut-être, mais aussi au service des autres, être moral se
fixant des fins, délivré de l'illusion selon laquelle il peut s'en dispenser
et se contenter de poursuivre son intérêt et de préoccuper seulement de son
développement personnel, comme l'y incite l'air du temps», affirme-t-il pour
dénoncer cette illusion selon laquelle toute politique d'entraide serait
inutile.
Le socialisme ne doit toutefois pas s'exercer au détriment de la liberté
humaine, prévient le scientifique-philosophe qui voit tout de même dans le
libéralisme un moyen de redonner le pouvoir à l'humain.
Parmi les nombreuses objections qu'Axel Kahn formule à l'encontre d'Homo
oeconomicus figure d'abord l'idée selon laquelle l'intérêt de l'humanité
dans son ensemble, voire le bonheur de ses membres, impose la fuite en avant
du «produire toujours plus».
«L'illusion selon laquelle les mécanismes autocorrecteurs de la société
libérale et les effets du doux commerce seraient de nature à limiter
l'accroissement des inégalités et à éviter des guerres et des conflits
mérite d'être dénoncée», dit-il.
«Le progrès mû par l'égoïsme sacré, vanté par les pères de la pensée
libérale, ne porte guère au souci des générations futures», poursuit-il.
L'accroissement continu de la production s'est réalisé sans aucun souci de
la préservation de l'environnement. Avec pour conséquences la destruction
des espèces sur terre et en mer, la déforestation, l'effet de serre et les
changements climatiques qui en découlent, l'accumulation de déchets toxiques
d'origine chimique engendrés par l'activité industrielle et agricole.
La mondialisation des échanges commerciaux, qui était inévitable dans la
logique économique libérale, favorise le développement de tensions, des
violences sociales et du terrorisme, souligne Axel Kahn. Car «la pression
est considérable dans tous les pays pour imposer aux travailleurs une
augmentation de productivité sans progression salariale. Qui plus est, la
délocalisation des activités de production vers des bassins d'emplois à
faibles coûts salariaux et à protection sociale rudimentaire anéantissent
toutes les revendications sociales. Il s'en suit une marée montante
d'agressivité et de violence en réaction aux discriminations et aux
inégalités engendrées».
Réduction des valeurs
La conception selon laquelle la poursuite par chacun de son intérêt
économique constitue le seul moteur indiscutable de l'action humaine aboutit
par ailleurs à une redoutable réduction des valeurs à leur dimension
marchande, dénonce le Dr Kahn. La réduction des valeurs immatérielles
d'ordre moral et esthétique à leurs dimensions économiques et techniques a
conduit à des situations inacceptables pour ce généticien qui a été membre
du Comité consultatif national d'éthique en France. «Les gènes sont des
entités naturelles codant des propriétés biologiques des êtres vivants. Ils
n'ont donc pas été inventés par les chercheurs qui en ont déterminé la
composition. Pourtant, près d'un million de séquences génétiques d'origines
diverses, humaines et non humaines, font l'objet de demandes de brevets,
dont quelques milliers ont déjà été accordés. Et les biotechnologies
modernes font espérer un marché qui pourrait atteindre les 400 à 500
milliards de dollars dans la décennie qui vient, précise-t-il. Dès lors,
l'idée s'impose insidieusement qu'une telle stratégie, d'un intérêt
économique tel qu'elle en acquiert une consistance de réalité, ne peut être
franchement mauvaise...»
Et il en est de même pour tous les domaines -- clonage humain, vente
d'embryons testés -- où une avancée scientifique et technique est
valorisable et susceptible de déboucher sur un marché profitable, peu
importe si le projet soulève des objections morales.
Dans le milieu culturel, les oeuvres d'art ne sont plus jugées à l'aune de
leur valeur esthétique, mais sont réduites à leur cote sur le marché de
l'art. Tel artiste sera porté aux nues par simple effet de mode.
Aussi, la dignité, une valeur qui n'a pas de prix, tend de plus en plus à
adopter une dimension comptable. Il en résulte que «l'on traite de vieux
cons les personnes âgées dont la capacité productive est nulle, qui coûtent
et ne rapportent rien». Jadis, le grand âge était synonyme de sagesse, de
lieu où était conservée la connaissance. Aujourd'hui, dans notre société
dont «l'idéal est d'être beau, jeune, actif et productif, la vieillesse est
une déchéance qu'il serait légitime d'éviter en reconnaissant à chacun le
droit de mourir, en autorisant l'euthanasie librement consentie», fait
remarquer le médecin.
«Le succès économique de la plus méprisable des entreprises, du projet le
plus vulgaire, du personnage le plus grossier leur assure ipso facto une
respectabilité qui, s'articulant avec leur richesse, en accroît le pouvoir
et l'influence sur la société. Dans les milieux défavorisés, l'observation
d'une déconnexion entre la réussite financière et l'école aboutit à une
dévalorisation du savoir. Le phénomène a même des répercussions sur le choix
des carrières par les jeunes plus favorisés. La réussite vantée et vécue se
confond avec la position rémunératrice, alors que le prestige de la
connaissance et de la science en elles-mêmes est en chute libre», écrit Axel
Kahn.
En tout lieu et en toute chose, l'accumulation des richesses est devenue la
finalité, alors qu'elle devait à l'origine n'être que le moyen, souligne M.
Kahn.
L'imposition d'un modèle dominant a aussi pour effet d'uniformiser, de
standardiser la culture. Or «l'histoire témoigne de la fécondité de
l'hybridation culturelle, alors que l'homogénéisation nuit à la fécondité
des échanges, puisque c'est de la confrontation que naît l'idée».
L'évolution vers un schéma standard de pensée, vers une culture unique,
favorise par ailleurs le communautarisme au sein de certaines sociétés (on
pense à l'islamisme), fait remarquer l'auteur. Celles-ci se referment alors
sur elles-mêmes derrière des barrières étanches qui empêchent l'échange et
ce dialogue enrichissant, qui a été le grand moteur du progrès des
civilisations. Et, là encore, la richesse des cultures est réduite à l'état
de marchandise, elle devient exotisme distrayant pour touristes en mal de
dépaysement.
Dans son livre, L'Homme, ce roseau pensant publié chez Nil éditions, Axel
Kahn s'applique à définir le «propre de l'homme», qui malgré sa grande
proximité sur le plan génétique avec le chimpanzé, voire la souris, se
distingue par «la responsabilité de s'imposer un devoir et de s'y
conformer». Aux yeux du scientifique, cette notion de responsabilité est
centrale, car «elle constitue le moyen de refonder un humanisme non
essentialiste [non réduit au déterminisme] dans une perspective agnostique».
«Les relations économiques ont joué, jouent et joueront un rôle essentiel
dans la structuration, le fonctionnement et l'évolution des sociétés
humaines, admet Axel Kahn. La poursuite par tout être de son intérêt est
incontestable. En ce sens la mobilisation à cet effet des capacités
marchandes de l'homme ne peut nous étonner. Il revient cependant aussi à
chacun de faire des choix, de se fixer des buts qui ne pourront prétendre à
une valeur universelle s'ils n'incluent pas le souci de l'autre.»
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