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[A-List] Changements climatiques et bouleversements des structures économiques
http://www.ledevoir.com/2007/01/17/127637.html
Changements climatiques et bouleversements des structures économiques - Où
est passée notre capacité d'adaptation?
Steve Déry, Professeur adjoint au département de géographie de l'Université
Laval
Édition du mercredi 17 janvier 2007
Mots clés : Changements climatiques, Climat, Économie, Québec (province),
États-Unis (pays)
Le 4 janvier dernier, Le Devoir nous a souhaité une bonne année 2007 en
titrant à la une: «Le réchauffement est irréversible» et, sur la page titre
du cahier B du même jour: «Fini, les horaires fixes chez Wal-Mart».
Qu'ont en commun ces deux nouvelles, ainsi que plusieurs autres qui nous
déstabilisent régulièrement, en ce qui concerne tant les changements
climatiques que les transformations de l'économie mondiale? Elles montrent
qu'un trait fondamental de l'histoire de l'humanité a été laissé de côté
dans toutes les réflexions portant sur ces sujets aussi diversifiés mais qui
concernent tous les relations entre les humains et leur environnement. Il
s'agit de la capacité d'adaptation des humains.
Une histoire d'adaptation
Historiquement et surtout pré-historiquement, les humains se sont
continuellement adaptés, avec plus ou moins de succès, aux soubresauts
climatiques d'une part et «économiques» d'autre part, à tout le moins
suffisamment pour permettre à l'humanité de poursuivre son évolution vers ce
que nous sommes devenus.
Pour ce faire, ils ont utilisé certes leur intelligence pour innover, pour
mieux utiliser et mieux comprendre leur environnement, mais aussi, plus
pragmatiquement, ils ont utilisé... leurs pieds. Pour se déplacer vers des
contrées moins arides, moins froides, plus propices aux systèmes de
production des diverses époques: chasse, cueillette, formes variées
d'agriculture, etc. Tout cela au gré des saisons, des époques, des ères.
Ce qu'on ne souligne peut-être pas suffisamment toutefois (en fait, pas du
tout), c'est le carcan, en fait les carcans dans lesquels l'humanité s'est
graduellement empêtrée au cours des 2000 dernières années d'histoire, avec
une accélération notable au cours des 200 dernières années, depuis la
révolution industrielle: des carcans démographiques, politiques,
économiques, et même, depuis 1872, année de la création du premier parc
national dans le monde (Yellowstone), des carcans écologiques.
Construits graduellement, plus ou moins rapidement selon les cas et selon
les époques, pour le pire mais aussi pour le meilleur, ces cadres plus ou
moins figés réduisent aujourd'hui considérablement notre capacité de bouger,
de nous adapter aux transformations auxquelles nous faisons face ou aurons à
faire face au cours des prochaines décennies.
Carcan démographique
La Terre n'a jamais été si peuplée d'humains de son histoire: près de sept
milliards de personnes. Au moins deux autres milliards d'individus devraient
s'ajouter d'ici 2050. Certaines régions du globe comptent plus de 800
habitants au kilomètre carré en zone rurale (delta du fleuve Rouge, Java,
Bangladesh). Les terres les plus favorables à l'agriculture sont dans
l'ensemble assez bien occupées. Il apparaît donc de plus en plus difficile
de migrer au gré des saisons, des variations climatiques, des hausses du
niveau de la mer, d'autant plus que...
Carcan politique
D'autant plus que les humains ont créé des structures politiques, des
frontières, qui limitent ces déplacements, le découpage de l'ensemble de la
planète ayant été terminé lors de la Conférence de Berlin en 1884-85,
consacrant à l'époque le découpage colonial de l'Afrique.
Le fait de découper la planète de cette manière n'a pas été remis en
question depuis. Et pour en illustrer les conséquences, un seul exemple
parmi plusieurs qui pourraient être donnés: les pasteurs nomades de la zone
sahélienne en Afrique qui migraient traditionnellement en fonction de la
répartition des pluies se sont retrouvés coincés plus au nord (près du
Sahara), dans une zone dont l'aridité a graduellement augmenté au cours du
XXe siècle, d'une part par la présence de nouveaux paysans sédentaires sur
les terres plus au sud, d'autre part par les nouvelles frontières créées
arbitrairement entre les puissances coloniales de l'époque, découpages qui
ont perduré et se sont même multipliés après la décolonisation.
Carcan économique
Ces découpages, les tenants de l'orthodoxie néolibérale tentent depuis la
Deuxième Guerre mondiale d'en réduire la portée. Mais paradoxalement, alors
que sur le plan économique on parle davantage de libéralisation des échanges
et d'ouverture des frontières, la situation n'apparaît pas aussi «ouverte»
pour les populations locales.
Le résultat de ces mesures d'ouverture dépend du système qu'on observe. Pour
l'entreprise qui cherche à augmenter sa capacité d'action et d'adaptation,
ce genre de libéralisation est tout à fait bienvenu. Pour les communautés
locales, les employés, etc., la partie est tout autre. Leur capacité
d'adaptation est considérablement réduite. Les nouvelles portant sur
Wal-Mart et les horaires variables ou sur la fermeture d'une imprimerie
appartenant à Quebecor, en Beauce, en sont des exemples. La crise forestière
en est un autre. Selon le texte «La nouvelle loi sur les forêts: un indécent
cadeau de Noël!», paru dans Le Devoir des 16 et 17 décembre 2006, la
décision du gouvernement Charest de légiférer avant les Fêtes permet aux
entreprises une gestion mieux adaptée, sans contrainte territoriale, mais
réduit de façon draconienne les possibilités des communautés locales et des
employés de ces entreprises.
La question du tourisme hivernal est un autre exemple, même si elle apparaît
aujourd'hui moins criante (il a neigé au cours des derniers jours) qu'au
début de janvier (alors qu'il n'y avait presque pas de neige).
C'est le même problème qui se pose: le danger de spécialiser des régions à
outrance, de les rendre dépendantes d'entreprises qu'on a soulagées du
carcan territorial pour les rendre plus compétitives. Les régions, elles, ne
le sont plus et deviennent en péril lorsque surviennent des pépins d'ordre
économique, politique, climatique, etc.
Dans le dossier du mont Orford, la même logique s'applique: le gouvernement
Charest est en train d'«encarcaner» le site pour les prochaines décennies
alors que les scientifiques se posent judicieusement la question de savoir
s'il y aura suffisamment de neige pour faire vivre décemment une station de
ski dans 20 ou 30 ans. Comment les communautés locales pourront-elles
s'adapter?
L'humanité empêtrée
Certes, ce carcan, ce n'est pas l'entièreté de l'humanité qui en est
responsable. Il ne faut pas s'éloigner des racines des problèmes. Le livre
Comment les riches détruisent la planète d'Hervé Kempf, qui paraîtra bientôt
au Québec et dont Louis-Gilles Francoeur a aussi rendu compte à la une du
Devoir («Les riches au banc des accusés», les 6 et 7 janvier 2006), en
témoigne justement. Ces idées rejoignent d'ailleurs celles développées par
le fondateur de l'écologie sociale, Murray Bookchin, décédé l'été dernier.
Selon lui, c'est dans les inégalités sociales qu'il faut chercher la cause
des problèmes écologiques actuels (Murray Bookchin, Une société à refaire -
Vers une écologie de la liberté, 1993, Montréal, Écosociété).
Travailler à réduire nos émissions de gaz à effet de serre, à réduire la
pollution et la dégradation de notre planète, à protéger certaines portions
du territoire est important, c'est un travail de tous les jours, et chacune
de nos actions personnelles compte comme chaque goutte pour la mer. Mais le
véritable défi des prochaines décennies est plutôt de retrouver cette
capacité d'adaptation des populations, capacité que nous avons en partie
perdue. Et ici, les innovations techniques et technologiques ne suffiront
pas.
Cette capacité de s'adapter et de changer les choses passe d'une part par
une meilleure connaissance des carcans qui ont été construits, en
particulier ceux qui figent les inégalités sociales, afin de trouver des
solutions pour en sortir, et d'autre part par une meilleure connaissance des
transformations en cours, qui touchent tant le milieu physique que le milieu
humain de la planète.
Ce défi, ils sont déjà nombreux à le relever, en particulier chez les
géographes. Il est de notre responsabilité de servir de courroie de
transmission entre le savoir et les citoyens pour permettre de faire des
choix éclairés et demander des comptes à nos gouvernements lorsqu'ils font
passer leurs intérêts politiques personnels avant les intérêts collectifs.
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